| Motif de consultation
Le chien Old, Setter tricolore mâle né le 01/05/1998, est présenté
en septembre 2004 pour une baisse d’activité.

Anamnèse
Selon son propriétaire, le comportement de Old a beaucoup
changé :”Il ne cherche plus à fuguer, il est devenu vieux en
quelques mois, il dort beaucoup”. Malgré une alimentation
constante et équilibrée (Eukanuba), il a grossi de quelques kilos.
Depuis plus ou moins 6 mois, sa peau est devenu vilaine,
“grasse au toucher, avec un poil sec, cassant”. Une conjonctivite
est également apparue il y a trois mois.
Examen clinique
A l’examen clinique, le chien présente :
- une température normale (38,1 °C) ;
- une fatigabilité importante ;
- des troubles cutanés marqués : alopécie, hyperpigmentation,
séborrhée grasse, pyodermite, ± queue de rat) ;
- une bradycardie modérée ;
- une conjonctivite bilatérale avec ptose palpébrale ;
- une atrophie testiculaire.
Hypothèses diagnostiques
Les symptômes généraux, cutanés, cardiaques et génitaux sont
très en faveur d’une hypothyroïdie.
Examens complémentaires réalisés au Laboratoire
Un dosage de T4 libre et de TSH sont effectués pour confirmer
la forte suspicion clinique d’hypothyroïdie.
Etant donné la fatigabilité intense, une exploration biochimique
et hématologique complète – avec un grand bilan :
24 paramètres biochimiques + une numération et formule sanguines
- est réalisé afin d’éliminer d’autres maladies dont les
symptômes pourraient être masqués par l’hypothyroïdie.
Les résultats biochimiques ne révèlent aucune anomalie, à
l’exception de 2 paramètres : le cholestérol à 7.14 g/L (v.u:
1.0-3.0 g/L) et les triglycérides à 3.86 g/L (v.u :0.44-1.05 g/
L). La numération et formule sanguines montre une anémie
modérée macrocytaire hypochrome, sans modification de
l’hématocrite. La valeur de T4 libre est basse (1.3 pmol/L, v.u
= 7.7-47.6 pmol/L) et celle de TSH augmentée (0.96 ng/mL,
v.u< 0.5 ng/mL).
Diagnostic
La faible valeur de la T4 libre et la valeur augmentée de TSH
confirment avec certitude la forte suspicion clinique
d’hypothyroïdie.
Traitement
Le chien Old a été mis sous Lévothyrox (500 microgrammes/
jour) progressivement, il a “repris goût à la vie”, il a recommencé
à jouer, l’hyperpigmentation et la séborrhée ont régressé
progressivement.
Au bout de 2 ans de traitement, le propriétaire a abandonné
le Lévothyrox un petit moment; le chien a rechuté avec les
mêmes symptômes, le traitement a été repris directement.
Aujourd’hui Old va très bien. Il est redevenu le grand bécassier
qu’il était.
Suivi
Un contrôle de traitement a été réalisé avec dosages de T4
totale pour ajuster la posologie et la fréquence d’administration.
Une numération et formule sanguines a également permis de
suivre l’anémie.
Le dernier dosage – mai 2007- a montré une T4 totale en dessous
des valeurs thérapeutiques. Elle s’explique certainement
plus par une irrégularité de la prise du médicament que par la
posologie elle-même. En effet, le propriétaire reconnait parfois
« oublier » volontairement de traiter l’animal en raison du prix
élevé du médicament. Néanmoins, malgré la faible valeur de
T4 totale, le chien Old se porte toujours bien avec un excellent
comportement. C’est d’ailleurs ce qui laisse penser au propriétaire
qu’il n’est pas si nécessaire de suivre le traitement à la
lettre.
La NFS montre une disparition de l’anémie avec un nombre
d’hématies à 7.3 T/L et un taux d’hémoglobine à 18.1 g/dL.
Discussion
Ce cas clinique d’hypothyroïdie « typique » est paradoxalement
singulier par son caractère presque trop « parfait » : tableau
clinique univoque réunissant les symptômes cardinaux de
l’hypothyroïdie, exploration thyroïdienne sans ambiguité, succès
thérapeutique assez spectaculaire.
Mêmes les résultats obtenus lors de l’exploration paraclinique
non spécifique de l’animal sont caractéristiques.
L’hypercholestérolémie et l’hypertriglycéridémie, souvent observées
lors d’hypothyroïdie, s’expliquent par une augmentation
des concentrations respectives des HDL et des LDL/VLDL.
L’anémie macrocytaire hypochrome observée est également
en faveur de l’hypothyroïdie. En effet, des anémies légères arégénératives
sont observées dans 30% des cas d’hypothyroïdie.
Le diagnostic étant déjà obtenu, il n’a pas été jugé nécessaire
de compter les réticulocytes pour apprécier le caractère régénératif
ou non de l’anémie observée.
Malheureusement, de nombreux cas d’hypothyroïdie sont loin
d’être aussi simples, et ce, pour plusieurs raisons.
La symptomatologie n’est pas toujours aussi évocatrice.
Les présentations cliniques sont nombreuses et souvent peu
spécifiques. Elles expliquent d’ailleurs que l’hypothyroïdie a
longtemps été surdiagnostiquée.
La faiblesse générale, en particulier, n’est observée que dans
20% des cas et les symptômes cutanés dans 60% des cas.
Si le dosage des hormones thyroïdiennes reste incontournable,
leurs valeurs ne sont pas toujours si faciles à interpréter. Ainsi
certaines maladies se traduisent aussi par une hypothyroxinémie.
Parmi ces affections intercurrentes ou « euthyroïd sick
syndrom », on retrouve l’hypercorticisme et les pyodermites
profondes, et de manière plus générale, toutes les pathologies
sévères.
En outre, il n’est pas fréquent d’avoir conjointement une faible
valeur de T4 (totale ou libre) associée à une valeur de TSH
augmentée. Si une valeur augmentée de TSH est relativement
spécifique d’une hypothyroïdie (sans perfection toutefois :
sujets indemnes présentant parfois des mesures élevées de
TSH), une valeur « normale » ne permet pas de l’exclure, en raison
de sa faible sensibilité : 18 à 38 % des chiens hypothyroïdiens
présentent une valeur de TSH comprise dans l’intervalle
de référence.
Pour le diagnostic de l’hypothyroïdie, il est nécessaire de se
poser les bonnes questions avant de choisir le ou les test(s)
les plus judicieux (cf. Focus) :
- Ma suspicion clinique d’hypothyroïdie est-elle faible ou forte ?
- Veut-on exclure ou confirmer l’hypothyroïdie ?
- Quelles sont les sensibilités/spécificités des tests mis à ma
disposition et quelles valeurs prédictives postives/négatives
offrentils en fonction de ma suspicion clinique?
Ce qu’il faut retenir de ce cas
- Le choix des tests à réaliser dépend d’abord du tableau
clinique.
- C’est aussi le contexte clinique qui permet d’interpréter les
résultats d’analyse : ainsi hypothyroxinémie ne signifie
pas hypothyroïdie ! De nombreuses maladies non thyroïdiennes
se traduisent par une diminution de la T4 totale/libre.
- Le suivi de traitement doit tenir compte des contrôles
cliniques et biologiques (concentrations sériques en
T4 totale,avant et 4/6 heures après la prise du comprimé).
- L’épreuve thérapeutique peut être utilisée en cas de résultats douteux, si et seulement si le traitement est ensuite
interrompu pour vérifier que les symptômes réapparaissent.
- Il est plus intéressant de doser conjointement la T4 totale
et la TSH que séparément. Même si dans notre cas clinique
c’est laT4 libre et non la T4 totale qui a été dosée, la conclusion
est la même quant à l’intérêt de les doser conjointement.
- Une valeur de TSH « normale » ne permet pas d’exclure une hypothyroïdie.
- Le cholestérol et les triglycérides sont des examens
intéressants d’orientations ; leur augmentation est observée
dans près de 80% des chiens hypothyroïdiens.
Focus
Comment diagnostiquer
une hypothyroïdie ?
Dr vét. Franck Guetta
Nous avons repris ici les questions les plus fréquemment posées
à nos vétérinaires du service d’aide au diagnostique pour
confirmer une suspicion d’hypothyroïdie.
Quel est le tableau clinique pouvant faire suspecter une
hypothyroïdie ?
Comme toute maladie endocrinienne, l’hypothyroïdie est une
affection qui atteint plusieurs systèmes : troubles neuromusculaires,
génitaux, cardio-vasculaires, et bien entendu cutanés.
Les symptômes plus communément observés restent la fatigabilité,
voire la léthargie, le gain de poids, et dans 80% des cas
les symptômes cutanés (alopécie tronculaire symétrique non
prurigineuse, pyodermites, séborrhée, hyperpigmentation).
Quel est le meilleur test pour diagnostiquer une hypothyroïdie
canine ?
Dans l’absolu, il n’y a pas un seul meilleur test pour confirmer
une suspicion clinique d’hypothyroïdie.
Tout dépend d’abord du degré de suspicion clinique et donc
de l’utilisation que l’on souhaite faire du résultat : exclure
ou confirmer la maladie (cf. logigramme ci-dessous de Dan
Rosenberg).
Toutefois, en pratique, on conseille souvent de réaliser un
dosage conjoint de T4 totale et de TSH.
Quel matériel faut-il envoyer pour le dosage des hormones
thyroïdiennes ?
Il faut toujours préférer le sérum - prélever et centrifuger le
sang sur tube sec, puis séparer le surnageant du culot - au
plasma. La T4 totale et la T4 libre sont stables à température
ambiante dans des tubes en plastique pendant 5 jours.
Au-delà, la conservation doit se faire au congélateur.
Est-ce qu’une baisse de la T4 évoque toujours une
hypothyroïdie ?
Il ne faut pas confondre hypothyroxinémie et hypothyroïdie. La
T4 totale étant un test sensible, il s’agit donc d’un bon test
d’exclusion. Il est donc indiqué sur une faible suspicion clinique.
En cas de résultat négatif (valeur élevée), on peut exclure
la maladie.
Quelle est la différence entre le dosage d’une T4 totale et
d’une T4 libre ?
Les T4 totales représentent la somme des T4 circulantes - liées
aux protéines - et des T4 libres. Ces dernières, métaboliquement
actives, sont les seules à pénétrer dans les cellules cibles
et à se lier aux récepteurs. Les concentrations de T4 libres sont
donc moins affectées par les différences de concentrations des
protéines, et leur dosage devrait donc en théorie représenter
plus précisément la fonction thyroïdienne. Néanmoins, en pratique,
seul le dosage de la T4 libre obtenue après dialyse à
l’équilibre représente un gain diagnostique en termes de sensibilité
et spécificité par rapport à une T4 totale ou une T4 libre
standard.
Quelle est la différence entre le dosage de T4 libre et « T4
libre dialyse » ?
Le dosage de la T4 libre par dialyse à l’équilibre est la méthode
de référence, car elle permet un dosage plus exact de la T4
libre. Elle est bien plus spécifique car les valeurs sont moins
influencées par les affections intercurrentes. Les méthodes
analogues de dosage donnent en effet des valeurs de T4 libre
faussement plus basses pouvant conduire à des diagnostics
erronés d’hypothyroïdie.
Pour le dosage de T4 libre, la technique par dialyse à
l’équilibre sera donc toujours préférée aux autres techniques
analogues.
A quoi sert le dosage des anticorps antithyroglobuline ?
Ces anticorps retrouvés chez 42 à 59% des chiens hypothyroïdiens,
mais aussi chez quelques chiens euthyroïdiens,
seraient le résultat de la libération de thyroglobuline dans le
sang des chiens à thyroïdite lymphocytaire. C’est donc un test
sensible et spécifique pour diagnostiquer une thyroïdite, sans
présager du fonctionnement thyroïdien.
Il est donc utilisé pour déterminer le mécanisme d’apparition
de l’hypothyroïdie et parfois en élevage pour dépister les chiots
à thyroïdites héréditaires.
Est-il vraiment utile de doser la TSH canine?
En théorie, lors d‘hypothyroïdie, les faibles valeurs de T4
devraient entraîner une augmentation de la valeur de TSH par
absence de rétrocontrôle négatif sur l’hypophyse.
En pratique, on observe une faible sensibilité: 18 à 38% des
chiens hypothyroïdiens présentent une valeur de TSH dans
les valeurs usuelles. Cependant, l’augmentation de la TSH
canine est spécifique pour le diagnostic de l’hypothyroïdie si
elle est associée à une diminution de la T4 totale ou libre dans
un contexte clinique évocateur.
En conclusion, son utilisation doit donc toujours être réalisée
en conjonction avec la T4 totale et/ou la T4 libre, au mieux par
la technique d’équilibre à la dialyse, et uniquement avec des
kits canins validés et non des kits humains.
Quel est l’intérêt du dosage de T3 dans le diagnostic de
l’hypothyroïdie ?
Pratiquement nul comparé aux autres hormones thyroïdiennes
de par le grand recouvrement des mesures enregistrées chez
les individus hypothyroïdiens et indemnes. Ce recouvrement
s’explique essentiellement par de grandes fluctuations des
concentrations de T3 enregistrées chez les individus indemnes
et par la présence d’anticorps anti-T3 chez certains hypothyroïdiens
faussant en l’augmentant la mesure de cette hormone.
Quels sont les effets des médicaments sur ces résultats
d’analyse ?
Parmi les nombreux effets, on note surtout celui des glucocorticoïdes,
du phénobarbital, des sulfamides, de l’aspirine et de
la clomipramine qui abaissent significativement les valeurs
de T4 totale.
Quel test réaliser pour le suivi de traitement ?
Un dosage de T4 totale avant et 4/6 heures après la prise du
médicament. Lors d’administration biquotidienne, la valeur doit
être proche de celles observées lors d’hyperthyroïdie modérée.
Peut-on réaliser des tests sur un chien déjà traité par
lévothyroxine ?
Le traitement basé sur l’administration de T4 va nécessairement
fausser les résultats d’analyse. Il est donc important
d’arrêter le traitement pendant au moins 6 à 8 semaine avant
de procéder aux examens.
En conclusion, comment établir mon diagnostic
d’hypothyroïdie ?
D’abord et toujours partir de la clinique, et non pas des résultats
d‘analyse. Le choix des examens complémentaires et
leurs articulations sont systématiquement dictés par la suspicion
clinique initiale.
Proposition de démarche diagnostique lors d’hypothyroïdie
(logigramme inspiré d’une conférence organisée par notre laboratoire le 28 janvier 2004 animée par Dan Rosenberg)
Remerciements au Dr vét. Dan Rosenberg, maître de conférences au service de médecine de l’ENVA, responsable de la consultation
d’endocrinologie, pour sa relecture attentive.
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